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Prentzlauer Berg, le Marais et Saint-Henri: quartiers en mutation

Élus, Environnement
Projet immobilier de luxe Marthashof en plein cœur du quartier Prenzlauer Berg de Berlin
Projet immobilier de luxe Marthashof en plein cœur du quartier Prenzlauer Berg de Berlin, symbole de la gentrification. (Photo: Richard Ryan)

Richard Ryan poursuit son voyage en Europe… et sa réflexion sur le développement urbain. Dernier texte d’une série de trois.

Ce que l’on remarque en faisant du tourisme dans les villes, c’est la volonté grandissante des visiteurs de sortir des sentiers battus, de passer moins de temps à courir les grands lieux touristiques pour en passer plus à la recherche de l’authenticité urbaine, de lieux publics et de quartiers où l’on retrouve une vie locale réelle et vibrante. C’est comme si le touriste du 21e siècle comprenait enfin que la beauté et l’intérêt des grandes villes ne se logeait pas seulement dans ses grands lieux et monuments symboliques, mais aussi à travers une multiplicité de petits détails impossibles à découvrir autrement qu’en déambulant dans les quartiers parmi les gens qui habitent la ville, qui la décorent et qui la font vivre.

Au niveau touristique, Montréal n’échappe pas à cette tendance: selon un sondage réalisé par Tourisme Montréal en 2013, on visite maintenant davantage le Plateau Mont-Royal que la rue Sainte-Catherine, et des quartiers comme la Petite-Patrie, Saint-Henri ou Hochelaga sont et seront probablement de plus en plus ajoutés aux itinéraires proposés aux touristes en visite chez nous. On associe souvent ce type de tourisme à l’embourgeoisement d’un quartier. Mais l’attraction touristique nouvelle exercée par un quartier suit souvent un mouvement qui est déjà en marche. Ce phénomène de mutation et ses effets (bons comme mauvais, et apparaissant à vitesses variables) ont souvent commencé bien avant l’arrivée de touristes.

Lors d’un entretien avec Jens-Holger Kirchner, un conseiller municipal du quartier branché de Prentzlauer Berg, à Berlin, nous avons abordé le sujet de la gentrification et de ses effets, positifs comme négatifs. Comme on sait, Berlin est ancrée dans un contexte historique particulier, elle porte un passé chargé d’événements qui teintent son développement depuis 1945 jusqu’à aujourd’hui encore. Il serait donc malhonnête de la comparer à Montréal, mais la gentrification de certains quartiers comme Prentzlauer Berg semble devoir conjuguer avec des effets similaires à ceux observés chez nous, notamment en regard de la pression immobilière semblable ici à celle exercée sur les quartiers centraux de Montréal. Pour l’élu municipal berlinois, cette évolution récente s’est avérée positive parce qu’elle a permis la rénovation de plusieurs bâtiments qui en avaient grandement besoin. D’ailleurs, Berlin a développé un programme d’entente à long terme (20-30 ans) avec les propriétaires de certaines zones qui rénovent. En échange d’un support financier, ces derniers se doivent de maintenir les locataires en place et sont limités à une augmentation du prix du loyer de 10% lorsque ces derniers quittent.

Si ce programme semble avoir eu un effet positif sur la rénovation et l’entretien des immeubles, certains stratagèmes utilisés par des propriétaires forcent quelquefois les locataires à quitter leur logement. Un outil comparable à la Régie du logement du Québec n’existe pas ici et le logement social, comme nous l’entendons, soit en propriété collective (OBNL ou coopérative d’habitation), qui permet de mettre des immeubles et des logements à l’abri de hausses abusives de loyer ne semble pas exister non plus. On retrouve plutôt quelques para-municipales propriétaires d’immeubles dont une partie peuvent répondre aux besoins des gens moins nantis, mais le reste de ces immeubles est souvent soumis aux pressions du marché comme dans le privé.

Les impacts négatifs sur l’accès au logement ne sont pas les seuls observés dans les quartiers branchés ou en voie de le devenir. Lors de mon passage à Paris, Stéphane Bribard, conseiller municipal dans le 10e arrondissement, m’expliquait les effets de la gentrification sur les commerces avoisinant le Canal St-Martin, qui se sont traduits soit par l’arrivée de chaînes, ou par la perte de petits commerces de quartier qui n’avaient plus les moyens de payer leurs locaux. Ici et dans d’autres arrondissements parisiens aussi, on s’est servi du programme Vital’Quartier, qui depuis 2004, donne le mandat à la SEMAEST, société de la ville ayant pour mission l’animation économique des quartiers, d’acquérir des locaux commerciaux. L’idée d’intervenir afin de sortir du marché des locaux commerciaux a été une piste de solution élaborée dans un contexte de très fortes hausses des valeurs immobilières. Cette solution, bien que modeste, semble intéressante à étudier pour le développement d’une économie durable qui reconnaît le besoin de maintenir une mixité pour favoriser la vitalité des quartiers.

La ville de Paris aura investi près de 84M d’euros entre 2004 et 2021 dans le programme Vital’Quartier, valide dans certaines zones fragiles, où on souhaite orienter un développement ou conserver un type de commerce fragilisé par la mutation du quartier et d’une partie de sa population.

Ces enjeux similaires entre quartiers branchés du monde font réfléchir. Dans les milieux populaires organisés et mobilisés, on a souvent décrié (et on continue de le faire, parfois maladroitement, mais souvent avec raison) le phénomène de la gentrification, alors qu’on l’a parfois vantée dans d’autres milieux pour ce qu’elle peut apporter de positif en termes de revitalisation, de diversité, de mixité. Penser que nous pourrions mettre fin complètement à la gentrification de certains quartiers, plutôt que de chercher à l’encadrer, est un véritable leurre selon moi. Il serait probablement plus positif de reconnaître la vitalité qui peut venir avec l’apparition d’une nouvelle mixité sociale dans un quartier. Surtout, pour ne pas rompre le fragile point d’équilibre, que la spéculation peut faire basculer rapidement et sans aucune considération pour le milieu de vie, il nous faut tenter par tous les moyens de préserver les éléments les plus fragiles de nos quartiers, qui en font leurs forces et leurs identités uniques.

Les opinions émises dans les blogues sont celles de leurs auteurs et non celles de Pamplemousse.ca.
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