Publicité

Québec bradera-t-il l’atelier Cormier?

Histoire, Immobilier
Atelier Ernest Cormier
L’atelier Cormier a une énorme valeur historique. (Photo: Marie-Ève Cloutier)

Québec veut vendre au plus offrant l’atelier de notre plus célèbre architecte, Ernest Cormier.

La nouvelle a suscité une levée de boucliers chez les défenseurs du patrimoine. C’est que l’atelier, un modeste immeuble de briques rouges, situé rue Saint-Urbain, juste au nord de Sherbrooke, est un exemple typique de l’œuvre de Cormier, tant par sa volumétrie que son design et ses matériaux. On parle ici d’architecture résolument moderne et industrielle, d’une ornementation sobre et de verrières typiques du style Cormier. Il en a conçu les plans et il fut bâti en 1921 et 1922.

L’immeuble est important du point de vue historique, car Cormier y a vécu et, surtout, travaillé dans les années 1920. Son chantier lui a permis de tester diverses techniques de construction. Puis, Cormier y a tenu salon avec de nombreux artistes qui gravitaient dans son entourage, reproduisant la vie de bohème qu’il a connue à Paris durant ses études. Il loue l’immeuble en 1935 à l’École des Beaux-Arts de Montréal, qui le transforme en atelier de céramique. En 1944, Québec en fait l’acquisition. De nombreux artistes connus y séjourneront depuis, dont le sculpteur Charles Daudelin. Depuis 1986, l’atelier Cormier sert de résidence d’artistes après une restauration effectuée par le ministère de la Culture et la Société Immobilière du Québec, qui a mis l’immeuble en vente le mois dernier par un discret appel d’offres et un affichage en façade. L’immeuble est en très bon état et est considéré comme un des rares ateliers d’artistes authentiques en sol québécois.

Le 5 novembre, la ministre de la Culture, Hélène David, émettait un avis d’intention de classement. Québec a donc un an pour classer l’immeuble à titre de monument historique. S’il devient réalité, le propriétaire des lieux sera soumis à des normes très strictes d’entretien et de transformation. Mais de nombreux défenseurs du patrimoine considèrent que la vente de l’immeuble devrait être annulée et que celui-ci devrait demeurer dans la sphère publique, ce qui serait la meilleure garantie de sa protection. Plusieurs ont dénoncé le processus de vente, accusant Québec de vouloir brader le patrimoine collectif en catimini.

L’atelier Cormier est situé dans l’aire protégée de la maison Notman. Impossible, donc, de le démolir ou de l’altérer sans la permission du gouvernement du Québec. « L’arrondissement du Plateau-Mont-Royal l’a également déclaré immeuble d’intérêt patrimonial et il est zoné institutionnel, ce qui complique passablement tout projet de requalification, explique Alex Norris, conseiller municipal. À l’annonce de la vente, nous étions inquiets, car nous craignions une démolition. Surtout que le terrain, à cet endroit, vaut une fortune. Mais depuis l’annonce de l’avis d’intention de classement, ça risque de ne jamais se produire. »

M. Norris confirme que l’arrondissement n’a jamais discuté d’acquérir l’immeuble : « Nous n’en aurions pas les moyens de toute façon, dit-il. Peu importe si cet immeuble atypique demeure dans le domaine public ou passe au privé, ce qui nous préoccupe en tant qu’élus, c’est le niveau de protection. On ne peut pas en dire autant, par exemple, de l’ancien Institut des Sourds-Muets, rue Saint-Denis, qui ne bénéficie d’aucune protection. Nous sommes très inquiets si Québec entend s’en départir. C’est un autre immeuble très important du point de vue patrimonial. » M. Norris confirme que l’arrondissement travaille un argumentaire pour déclarer cet immeuble d’intérêt patrimonial.

L’atelier Cormier fait 2646 pieds carrés au rez-de-chaussée, sur un terrain de 6511 pieds carrés. Il est évalué à 1,2 million de dollars. Il est impossible de connaître la valeur des taxes municipales et scolaires, vu qu’il s’agit d’un immeuble gouvernemental.

Qui est Ernest Cormier?

ernest cormier B

Ernest Cormier dans les années 1920. (Photo : Archives de l’Université de Montréal — Wikipedia)

Ernest Cormier (1885-1980) est considéré comme notre plus grand architecte. Diplômé de l’École polytechnique de Montréal, il a étudié à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Il a poursuivi ses études à Rome et à Paris dans les années 1910, où il a obtenu son diplôme d’architecte.

Résolument moderniste, il a signé plusieurs bâtiments institutionnels importants, dont la Cour suprême à Ottawa, l’immeuble principal (Roger-Gaudry) de l’Université de Montréal, la Cour d’appel, rue Notre-Dame, l’ancienne école des Beaux-Arts de Montréal (qui voisine son atelier) et le Grand séminaire de Québec sur le campus de l’Université Laval. Il a aussi reconstruit l’hôtel de ville de Montréal avec plusieurs collègues dans les années 1920 et a signé les portes de l’édifice de l’Assemblée générale des Nations Unies à New York, en 1947. Sa propre maison, rue des Pins, où a vécu l’ex-Premier ministre Pierre-Elliott Trudeau et sa famille (dont Justin Trudeau), est classée monument historique.

Ironiquement, Québec décerne, depuis l’an dernier, un prix annuel pour souligner la carrière d’un designer ou d’un architecte québécois.

 

Vos commentaires
loading...