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Madame Audet ou Madame Duckett? L’une ou l’autre, mais il faut surtout bien prononcer et avec la bonne diction!

Histoire
Madame Audet participait activement, souvent avec ses élèves, à la radio montréalaise en 1942. (photo : BaNQ/fonds Conrad Poirier)
Madame Audet participait activement, souvent avec ses élèves, à la radio montréalaise en 1942. (photo : BaNQ/fonds Conrad Poirier)

Parler des femmes du Plateau, quel beau sujet! Aussi, ce n’est pas le choix des personnages qui manque. À n’en pas douter, il y a autant de femmes marquantes qui ont laissé leurs traces dans le quartier que d’hommes.

Après vous avoir parlé d’un grand personnage masculin la semaine dernière, j’ai choisi de vous présenter dans la présente chronique, quelqu’un dont beaucoup de gens ont entendu parler, mais que peu connaissent vraiment, moi le premier. Son parcours est fascinant et ses réalisations méritent plus que ces quelques lignes. Est-ce que « l’école de Madame Audet » ça vous dit quelque chose? Cette école a vu défiler des centaines d’enfants et de jeunes gens qui envahiront plus tard le monde de la radio, mais surtout celui de la télévision alors naissante et de la scène québécoise qui souhaite peu à peu s’émanciper du théâtre français.

C’est au sous-sol de son logement de la rue Saint-Hubert que Madame Audet tiendra sa célèbre « école du petit monde ». Les mamans sont très fières de leur progéniture. Quant à Madame Audet, elle est très fière de ses anciens élèves dont les photos ornent les murs de la salle. (photo : BAnQ/fonds Conrad Poirier)

C’est au sous-sol de son logement de la rue Saint-Hubert que Madame Audet tiendra sa célèbre « école du petit monde ». Les mamans sont très fières de leur progéniture. Quant à Madame Audet, elle est très fière de ses anciens élèves dont les photos ornent les murs de la salle. (photo : BAnQ/fonds Conrad Poirier)

Mais la consécration de cette femme est à un autre niveau. C’est l’amour fou, mais véritable, de la langue française et du « bon parler », qui sera incarné dans la démarche de cette femme d’exception. Il est indéniable que l’amour du français qu’elle a su inculquer à ses « célèbres » élèves à cette époque aura une incidence sur notre patrimoine culturel collectif.

Yvonne Duckett, alias Mme Audet

Née en 1889, Yvonne Duckett vivra sa vie adulte avec un prénom masculin accolé au patronyme de son mari; elle sera connue comme Madame Jean-Louis Audet.

Yvonne s’intéresse dès son plus jeune âge au théâtre en organisant des séances et des spectacles avec les enfants du voisinage. Dans sa famille, les garçons fréquentent le cours classique et lorsque son père lui refuse la même éducation, elle se rebelle et entreprends de prouver à son père qu’elle n’est pas en reste. Déterminée, elle apprend le latin toute seule, tant et si bien que c’est elle qui aidera ses frères dans leurs difficultés d’apprentissage. Cela vous place le personnage. Son père en prend bonne note et l’appuie maintenant dans ses efforts de formation en chant et en langue.

En 1912, elle se marie avec Jean-Louis Audet, qui installe son petit laboratoire de dentisterie dans la cuisine du logement familial. Sans cuisine, ils se retrouvent donc chaque soir Chez Lelarge un restaurateur voisin, où ils côtoient plusieurs artistes montréalais et aussi français. Toute la famille ne peut qu’être marquée par ces fréquentations « culturelles ». Pendant ce temps, Yvonne s’occupe de la formation des enfants au petit conservatoire d’art dramatique fondé par Eugène Lassalle, un acteur français émigré au Québec.

En 1932, la petite famille est un peu à bout de ressource lorsqu’elle se voit expulsée de son logement et se retrouve devant rien. Yvonne prend le leadership et entreprend des démarches afin d’ouvrir une école privée, son rêve secret, où elle pourrait mettre à profit sa formation en langue de l’Université de Montréal. Ce n’est pas évident pour cette femme de « faire école » hors des sentiers religieux ou officiels. Nous sommes encore à l’époque où les femmes se prénomment Jean-Louis ou Hector, ne l’oublions pas.

Rue Saint-Hubert

C’est au 3959, rue Saint-Hubert qu’Yvonne trouve finalement l’endroit parfait pour loger sa famille et son projet d’école. Son petit fils, Pierre Audet, écrit dans un article sur sa grand-mère : « Le 3959 va bientôt devenir une adresse mythique. Celle d’un des plus formidables incubateurs de talents que le Québec ait connu et qui participera à son réveil. Parmi les centaines d’élèves qui y sont passés, citons Olivette Thibault, Pierre Dagenais, Marjolaine Hébert, Gilles Pelletier, Gisèle Schmitdt, Yvette Brind’Amour, Béatrice Picard, Françoise Loranger, Guy Maufette, Ambroise Lafortune, Gaétan Labrèche, Andrée Champagne, Monique Miller, Dominique Michel, Pierre Nadeau, le Frère Untel, Raymond Lévesque, Germaine Dugas, Robert Gadouas, Denise Bombardier, Geneviève Bujold, Robert Charlebois, André Brassard, Serge Turgeon, et plusieurs autres ». Vous me pardonnerez cette longue liste, c’est juste pour vous dire.

Il n’y a pas que « l’école du petit-monde » sur la rue Saint-Hubert; il s’y donne également des cours de théâtre pour les jeunes adultes. On voit ici le comédien François Rozet (assis derrière le bureau) qui dirige une classe.(photo : BAnQ/fonds Conrad Poirier)

Il n’y a pas que « l’école du petit-monde » sur la rue Saint-Hubert; il s’y donne également des cours de théâtre pour les jeunes adultes. On voit ici le comédien François Rozet (assis derrière le bureau) qui dirige une classe.(photo : BAnQ/fonds Conrad Poirier)

On y voit déjà le bottin des voix et des personnages de téléthéâtre qui jetteront les bases de la culture québécoise qui sera aussi le prélude à la Révolution tranquille.

En 1937, en compagnie de ses deux fils, ils forment une formidable équipe qui organise des spectacles au Gésu ou au Monument national pour mettre en vedette les enfants et leurs réalisations à l’école. Pierre Audet souligne encore : « C’est à cette époque que la mission d’Yvonne Duckett se précise autour de trois objectifs : améliorer le français oral au Québec, communiquer aux jeunes d’ici confiance et fierté, et leur inculquer le goût de l’action et de la création ». C’est l’âge d’or de l’école.

Sa façon de faire ne vise pas à faire parler pointu. Elle demande à ses élèves de parler et de jouer « naturel ». Elle les aide à poser la voix, à trouver un rythme, un phrasé, une couleur qui leur soient propres.

Elle s’éteint en 1970, après une dernière année difficile, non sans avoir tenté de garder le cap jusqu’à la fin. Notre fierté à protéger notre langue au Québec lui est grandement redevable.

Madame Audet participait activement, souvent avec ses élèves, à la radio montréalaise en 1942. (photo : BaNQ/fonds Conrad Poirier)

Madame Audet participait activement, souvent avec ses élèves, à la radio montréalaise en 1942. (photo : BaNQ/fonds Conrad Poirier)

Robert Charlebois (lui-même ancien élève de Madame Audet) et Mouffe vont consacrer, en 1970, les cours de Madame Audet pour la postérité dans la chanson « Miss Pepsi » : « Elle a étudié le chant, le piano, la claquette, la diction, le ballet chez Madame Audet; elle en faisait tellement, un vrai p’tit chien savant (extrait) ». (photo : « Charlebois, 50 ans, 50 chansons »)

Robert Charlebois (lui-même ancien élève de Madame Audet) et Mouffe vont consacrer, en 1970, les cours de Madame Audet pour la postérité dans la chanson « Miss Pepsi » : « Elle a étudié le chant, le piano, la claquette, la diction, le ballet chez Madame Audet; elle en faisait tellement, un vrai p’tit chien savant (extrait) ». (photo : « Charlebois, 50 ans, 50 chansons »)

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