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Une histoire bien ordinaire, mais une belle histoire pareil

Histoire
Madame Aline Hébert, aussi connue sous le nom de madame « Roch » St-Germain (photo : Jules St-Germain)
Madame Aline Hébert, aussi connue sous le nom de madame « Roch » St-Germain (photo : Jules St-Germain)

Dans une chronique précédente, je vous ai parlé de l’arrivée des supermarchés Steinberg’s dans le décor du commerce d’alimentation à Montréal.

On a vu que ce nouveau concept a causé bien des remous. Qu’on le veuille ou non, c’était une révolution, un nouvel environnement d’affaires, bref, un changement irréversible. Mais, comme toute révolution, cela a fait du dégât et laissé des blessés sur le champ de bataille.

À l’époque, notre société percevait cette nouvelle façon de « faire son marché » comme une belle innovation et comme une « évolution créative » de la façon de faire du commerce. Cette perception enthousiaste cache toutefois une autre réalité, celle des petits commerces de proximité qui ont été directement affectés par cette « invasion ». Voici un exemple des impacts de l’arrivée des Steinberg’s.

Chronique PAMPLEMOUSSE no_66_1

Steinberg’s offre aussi une autre innovation, la commande à l’auto. Alors que nos petits commerces en sont toujours à la livraison par triporteur, la lutte s’avère inégale à cette époque où automobile rime avec modernité. (source : page Facebook « de choses et d’autres »)

À Montréal, dans les années cinquante, on retrouve encore de petites épiceries presque à chaque coin de rue. Dans l’exemple présenté ici, la particularité est que le commerce est au centre de l’îlot, car la distance est importante entre Mont-Royal et Gilford. Cela montre bien l’importance de la notion de proximité, puisqu’à cette époque, on retrouvait toujours pas très loin de chez nous un endroit pour acheter du lait ou du pain à la sauvette. Si l’îlot est trop long, qu’à cela ne tienne, on aura un commerce au milieu. L’habitude de faire un gros marché pour la semaine n’est pas encore implantée dans la société montréalaise. Il faut signaler également que le fait que ces petits commerces familiaux offraient le crédit à leurs clients faisait en sorte que cela aidait à fidéliser la clientèle.

Ces petits commerces sont la plupart du temps une entreprise familiale, installée de longue date, et « servant » une clientèle très fidèle. D’ailleurs, les ménagères avaient leurs croyances à l’égard du boucher de l’autre magasin, qui servait parfois de la viande comme ci, avec aussi des coupes comme ça… etc.  Par contre, Untel lui donnait toujours un beau morceau de ci ou de ça, etc.   Autrement dit, c’est souvent une histoire d’amour, à la vie, à la mort. Ça, c’était dans « l’ancien temps » ; avant les Steinberg’s, autres Provigo et Loblaws.

À la suite de la lecture de la page de mon blogue traitant de l’arrivée de Steinberg’s : « Steinberg’s sur le Plateau », un lecteur, Monsieur Jules St-Germain, m’a communiqué une anecdote (mais il s’agit plutôt d’une véritable histoire).

Sa famille opérait, sous le nom du père de famille, Roch St-Germain, une petite épicerie au 4616, avenue De Lorimier. Un petit commerce de voisinage, exactement comme on le mentionnait plus haut.

Madame Aline Hébert, aussi connue sous le nom de madame « Roch » St-Germain (photo : Jules St-Germain)

Madame Aline Hébert, aussi connue sous le nom de madame « Roch » St-Germain (photo : Jules St-Germain)

Cette photo nous montre Madame « Roch » St-Germain (Aline Hébert, de son vrai nom) devant la vitrine de la petite épicerie qui s’était installée dans un logement. La date ne m’a pas été communiquée, mais on me dit que l’épicerie fut vendue en 1955 et qu’elle ne demeurera en service que quelques autres années. Malgré tout, le bâtiment existe toujours, mais la vitrine en baie est disparue et c’est un logement qui s’est réapproprié les lieux. Aucune trace de cette « petite » histoire ne persiste aujourd’hui ; sauf bien sûr pour les gens qui l’ont vécue.

Le 4616 aujourd’hui, alors que la vie et le temps ont tourné les pages de notre histoire. L’œil averti distinguera, au-dessus de la fenêtre de gauche, la trace subtile laissée par l’oriel qui servait de petite vitrine au commerce. (photo : Gabriel Deschambault)

Le 4616 aujourd’hui, alors que la vie et le temps ont tourné les pages de notre histoire. L’œil averti distinguera, au-dessus de la fenêtre de gauche, la trace subtile laissée par l’oriel qui servait de petite vitrine au commerce. (photo : Gabriel Deschambault)

En fait la famille St-Germain habite à l’arrière de l’épicerie, comme c’était le cas, la plupart du temps, pour les familles possédant ces petits commerces. Tout le monde est heureux parce que c’est comme ça que ça marche. D’ailleurs, monsieur St-Germain, dans un de ses messages dit : « C’est là que j’ai passé les plus belles années de mon enfance. »  Je n’ai pas de misère à le croire parce que c’est pareil dans mon cas. Le monde se résumait à peu, mais ce peu était d’une grande richesse, et porteur d’apprentissages et de souvenirs impérissables.

Mais où est-elle la fameuse histoire ?

Justement, la venue, en 1949, de ce nouveau Steinberg’s au coin de Bordeaux, mettait à mal les ventes de la petite épicerie (cela contredit mon histoire d’amour et de fidélité de la clientèle de tantôt, mais il faut croire que tout finit par changer). Pour survivre plus convenablement, monsieur St-Germain eut l’idée de vendre de la bière. En ce temps là, c’est toute une épopée que de décider de vendre de la bière et il faut beaucoup d’autorisations. Des autorisations qui montrent bien les jeux de pouvoir (et certaines inégalités) qui ont cours à cette époque. Jules St-Germain nous raconte succinctement cette histoire :

Bien que la Taverne Laperrière, angle Mont-Royal et De Lormier, faisait de bonnes affaires, pour qu’une petite épicerie puisse vendre et livrer de la bière, il était préférable de passer par le député (Union Nationale) qui a répondu à mon père que si le curé était d’accord, il l’appuierait pour l’obtention du permis de la Commission des liqueurs. Le curé Labelle de Saint-Pierre-Claver, a répondu ce que vous pouvez imaginer. « Jamais on ne vendra de bière dans ma paroisse. »

Dans les années 50 et 60, les petites épiceries de quartier étaient une des seules sources d’approvisionnement et elles avaient toutes une boucherie. Dans la rue Laurier par exemple, entre De Lorimier et Papineau on pouvait en compter quatre sans compter la Fruiterie chez Roger. Dans ce temps-là, ces épiceries approvisionnaient aussi les travailleurs de la Cadbury, ensuite les gens qui sont venus du Faubourg à la Mélasse, délogés par la construction de la Maison de Radio-Canada.

 J’ai habité le Plateau de 1950 jusqu’en 1974. J’ai fréquenté l’École St-Pierre-Claver et l’École secondaire St-Stanislas. Je pourrais en dire beaucoup sur le Plateau, surtout de mon quartier.

 Jules St-Germain

P.S. Saviez-vous que la partie nord-est de Papineau et du boulevard Saint-Joseph était considérée comme faisant partie du quartier Rosemont?

La suite de l’histoire est triste, mais c’est aussi ça la vie.

Monsieur Roch St-Germain ne se remettra pas de ce refus et de voir péricliter son petit commerce. Il décédera en 1951. Sa femme conservera malgré tout le commerce jusqu’en 1955.

Une autre page de la petite histoire se tourne sur le Plateau Mont-Royal.

Subséquemment, Jules St-Germain m’a fait parvenir cette autre note qui nous raconte un peu du quotidien du quartier.

Voici un complément d’information. En entrant dans l’épicerie, il y avait deux portes, celle de droite donnait accès à ce que nous appelions le restaurant; on y vendait des boissons gazeuses, des croustilles Laurentides, du tabac, de la crème glacée, des bonbons, etc.  Juste en face, il y avait une école de filles anglophones (École St-Dominique) où une de mes sœurs allait à l’heure du midi pour y vendre des articles. 

Saviez-vous qu’à l’angle de De Lorimier, rue Gilford, il y avait une église pour les Irlandais? Les pères Irlandais y avaient aussi aménagé deux courts de tennis, là où maintenant il y a les jardins communautaires. C’est à la rue Gilford où le matin je courrais pour monter à bord de la voiture, tirée par un cheval, de la Laiterie Poupart.

Pour revoir la page de Steinberg’s http://histoireplateau.canalblog.com/archives/2011/12/20/23006495.html

Je voudrais remercier monsieur Jules St-Germain pour son témoignage et surtout pour avoir pris la peine de le raconter et de permettre qu’il soit publié.

Visitez le blogue de l’auteur.

Visitez la Société d’histoire du Plateau Mont-Royal :

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